Les premières années, on rentrait par l'arrière du magasin. J'arrivais souvent parmi les premières, et j'adorais avancer dans les rayons, lumières éteintes. Pendant quelques minutes, il était à moi, et rien qu'à moi, avec tout son contenu. Puis, mes collègues arrivaient les uns après les autres. Un petit café, une dernière cigarette, et on ouvre la cage aux fauves.
Certains habitués attendent devant les portes à partir de 9h30, alors qu'on ouvre qu'à 10h. Il y a des rumeurs qui circulent, il paraîtrait qu'il faut venir chez nous le jeudi matin par exemple, comme si on travaillait la nuit... Dès que les portes sont ouvertes, ils se ruent à l'intérieur à toute vitesse, renversant tout sur leur passage!
Et la journée commence... Chacun son boulot: on achète, on trie, on note les prix, on range les rayons. et ça n'a rien de monotone, car un livre n'est pas un autre, car chaque bibliothèque est différente. Enfin, chaque vraie bibliothèque, je ne parle pas de celle de la grand-mère belge, abonnée à France Loisirs et Time Life, qui a des tonnes de Danielle Steel, d'encyclopédies Cousteau ou "de beaux ouvrages, avec des belles reliures avec de l'or dessus (ce qui veut dire Reader's digest ou Editions du XXème siècle, youpie!)". C'est triste à dire, mais les bibliothèques qu'on préfère sont souvent celles des morts qui ont des héritiers vénaux et analphabètes. Les gens qui aiment lire viennent nous vendre ce qu'ils n'ont pas aimé, pour faire de la place ou avoir un peu d'argent. Ceux qui n'aiment pas lire nous amènent ce qui traîne depuis des années dans des caves ou des greniers sans que personne n'en ai pris soin, Les héritiers vénaux et analphabètes ne pensent qu'aux gains éventuels, et se font un plaisir de jeter tous les bouquins du grand oncle (un peu illuminé et qui a étudié l'histoire dans son jeune temps de préférence) dans des caisses pour nous les amener. Et là, on aime!!! Ce sont ces achats là dans lesquels on peut faire des découvertes, entendez par là des livres moins courants, qu'on ne voit jamais et qu'on est content d'avoir!
Au départ, on m'a expliqué les tris, la façon de ranger le magasin, j'ai fait quelques tris poches et policiers pour me familiariser avec la marchandise, et, très vite, j'ai dû "coller" les acheteurs et j'ai eu "mes" rayons. A l'époque, il y avait Prunelle, M. et L. Ce sont eux qui m'ont le plus appris.
En soi, ça n'est pas très compliqué, mais il faut savoir ce qu'on peut acheter ou pas (en sachant justifier ses choix car certains clients sont pointilleux), et estimer notre prix d'achat (approximativement la moitié de notre prix de vente).
Les premières semaines, quand je les voyais faire les achats, rapidement, en déconnant entre eux ou avec certains clients, j'avais l'impression que je n'y arriverais jamais, mais c'est une question d'habitude et ça devient un automatisme: aujourd'hui, dès que je vois un livre, je sais si je peux l'acheter ou pas et à combien. Je ne dis pas que je pourrais le faire dans n'importe quel magasin, mais je connais le mien, je connais nos clients, je sais ce qui marche ou pas.
Certains ne comprennent pas nos choix, mais ce n'est qu'une question d'offre et de demande...
Le rythme des achats était beaucoup plus soutenu il y a dix ans. Il était très fréquent qu'on travaille à trois de front, non stop pendant des heures (avec une petite pause clope quand nos yeux commençaient à avoir du mal à faire la mise au point). J'adorais ça. Derrière ce comptoir, on était jamais seul, et il y avait tout le temps quelqu'un pour déconner.
M. était son bras droit. Il était acheteur, notait les grand format et les BD's. Son truc, c'étaient les antiquités, le théâtre, la littérature. Je n'ai malheureusement pas grand chose à en dire: il a été mon prof pendant deux ans (je le revois encore, les bras croisés, derrière moi, en train de vérifier mon boulot. C'était stressant et rassurant en même temps...), puis il a dû partir... Je le mentionne car si je parle du magasin, il sera forcément nommé, même si ça fait huit ans qu'il est parti. Encore aujourd'hui il me manque et je suis certaine qu'il a encore un paquet de choses à m'apprendre!
L. aussi n'a travaillé avec moi que deux ans. Son point fort, c'était la littérature jeunesse. Il m'a tellement tapé avec des "Cadou" que j'avais acheté alors qu'il ne le fallait pas que je n'en achèterai plus jamais!!! Ce type, il connaissait tous les livres, et pourtant il avait la taille et la tête d'un ado!
Pendant la même période, il y avait Marie. Elle, c'était ma bête noire... Il reste quelques coups de gueule à son sujet qui flottent dans les limbes d'internet, donc inutile d'en reparler, je ne suis là que pour évoquer les choses agréables.
L'équipe des acheteurs du départ n'a donc pas durée très longtemps. Après deux ans, j'étais la plus ancienne, (puisque Prunelle est le chef, il est plus acheteur, on l'a déjà dit!). Il y en a quelques uns qui ont fait des passages éclairs, et d'autres qui sont restés.
Je reste la plupart du temps au comptoir pour accueillir les clients, et mes rayons sont donc à proximité. L'informatique, la médecine, les partitions, la science fiction, la notation des grands formats, répondre aux mails et m'occuper de la page Fb et de Twitter. C'est facile, peut-être un peu trop, mais j'adore ça et ça me permet de garder les achats de livres comme activité principale!
Voilà pour l'équipe des acheteurs. Deux gonzesses et trois pédés, une team de choc!!! Prunelle est hétéro, mais il n'est plus acheteur... Tous des grandes gueules, obligé pour faire ce boulot (on donne de l'argent, donc faut avoir du répondant histoire de pas se faire arnaquer!).
Eviter d'emmener vos enfants si vous venez nous voir: nos conversations sont généralement interdites aux moins de 18 ans...






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