mercredi 20 mai 2015

Mise en place

Pas forcément évident, les premiers jours... Vingt personnes au moins travaillent dans le magasin, et rien que de devoir retenir tous les prénoms est un défi! Mais je me suis très vite sentie à l'aise, dans mon élément.
Les premières années, on rentrait par l'arrière du magasin. J'arrivais souvent parmi les premières, et j'adorais avancer dans les rayons, lumières éteintes. Pendant quelques minutes, il était à moi, et rien qu'à moi, avec tout son contenu. Puis, mes collègues arrivaient les uns après les autres. Un petit café, une dernière cigarette, et on ouvre la cage aux fauves.
Certains habitués attendent devant les portes à partir de 9h30, alors qu'on ouvre qu'à 10h. Il y a des rumeurs qui circulent, il paraîtrait qu'il faut venir chez nous le jeudi matin par exemple, comme si on travaillait la nuit... Dès que les portes sont ouvertes, ils se ruent à l'intérieur à toute vitesse, renversant tout sur leur passage!
Et la journée commence... Chacun son boulot: on achète, on trie, on note les prix, on range les rayons. et ça n'a rien de monotone, car un livre n'est pas un autre, car chaque bibliothèque est différente. Enfin, chaque vraie bibliothèque, je ne parle pas de celle de la grand-mère belge, abonnée à France Loisirs et Time Life, qui a des tonnes de Danielle Steel, d'encyclopédies Cousteau ou "de beaux ouvrages, avec des belles reliures avec de l'or dessus (ce qui veut dire Reader's digest ou Editions du XXème siècle, youpie!)". C'est triste à dire, mais les bibliothèques qu'on préfère sont souvent celles des morts qui ont des héritiers vénaux et analphabètes. Les gens qui aiment lire viennent nous vendre ce qu'ils n'ont pas aimé, pour faire de la place ou avoir un peu d'argent. Ceux qui n'aiment pas lire nous amènent ce qui traîne depuis des années dans des caves ou des greniers sans que personne n'en ai pris soin, Les héritiers vénaux et analphabètes ne pensent qu'aux gains éventuels, et se font un plaisir de jeter tous les bouquins du grand oncle (un peu illuminé et qui a étudié l'histoire dans son jeune temps de préférence) dans des caisses pour nous les amener. Et là, on aime!!! Ce sont ces achats là dans lesquels on peut faire des découvertes, entendez par là des livres moins courants, qu'on ne voit jamais et qu'on est content d'avoir!
Au départ, on m'a expliqué les tris, la façon de ranger le magasin, j'ai fait quelques tris poches et policiers pour me familiariser avec la marchandise, et, très vite, j'ai dû "coller" les acheteurs et j'ai eu "mes" rayons. A l'époque, il y avait Prunelle, M. et L. Ce sont eux qui m'ont le plus appris.
En soi, ça n'est pas très compliqué, mais il faut savoir ce qu'on peut acheter ou pas (en sachant justifier ses choix car certains clients sont pointilleux), et estimer notre prix d'achat (approximativement la moitié de notre prix de vente).
Les premières semaines, quand je les voyais faire les achats, rapidement, en déconnant entre eux ou avec certains clients, j'avais l'impression que je n'y arriverais jamais, mais c'est une question d'habitude et ça devient un automatisme: aujourd'hui, dès que je vois un livre, je sais si je peux l'acheter ou pas et à combien. Je ne dis pas que je pourrais le faire dans n'importe quel magasin, mais je connais le mien, je connais nos clients, je sais ce qui marche ou pas.
Certains ne comprennent pas nos choix, mais ce n'est qu'une question d'offre et de demande...
Le rythme des achats était beaucoup plus soutenu il y a dix ans. Il était très fréquent qu'on travaille à trois de front, non stop pendant des heures (avec une petite pause clope quand nos yeux commençaient à avoir du mal à faire la mise au point). J'adorais ça. Derrière ce comptoir, on était jamais seul, et il y avait tout le temps quelqu'un pour déconner.


Prunelle, c'est le chef. Depuis que je suis là, il dit qu'il n'est plus acheteur, et qu'il n'a aucune raison d'être au comptoir achat, mais jusqu'à l'année passée, il n'arrivait pas à s'en détacher. Entre ceux qui démissionnent, ceux qu'on vire, ceux qui ne conviennent pas, sa présence était indispensable. Elle l'est toujours selon les acheteurs du moment, mais ça, c'est un autre débat... De manière générale, il est agréable de travailler pour lui. il n'est pas chiant, pas contrariant et pas très autoritaire. Ca devient juste plus gênant quand il doit prendre des grandes décisions: à force de ne vouloir froisser personne, il fait tellement de ronds de jambe et tourne tellement autour du pot que ses instructions ne sont pas toujours très claires. Mais jusqu'ici c'est supportable. Il fait des jeux de mots à la con qui ne font rire que moi (ou les nouveaux qui essayent d'être sympa dans le meilleur des cas) et peut être très rigolo dans ses bons jours.
M. était son bras droit. Il était acheteur, notait les grand format et les BD's. Son truc, c'étaient les antiquités, le théâtre, la littérature. Je n'ai malheureusement pas grand chose à en dire: il a été mon prof pendant deux ans (je le revois encore, les bras croisés, derrière moi, en train de vérifier mon boulot. C'était stressant et rassurant en même temps...), puis il a dû partir... Je le mentionne car si je parle du magasin, il sera forcément nommé, même si ça fait huit ans qu'il est parti. Encore aujourd'hui il me manque et je suis certaine qu'il a encore un paquet de choses à m'apprendre!
L. aussi n'a travaillé avec moi que deux ans. Son point fort, c'était la littérature jeunesse. Il m'a tellement tapé avec des "Cadou" que j'avais acheté alors qu'il ne le fallait pas que je n'en achèterai plus jamais!!! Ce type, il connaissait tous les livres, et pourtant il avait la taille et la tête d'un ado!
Pendant la même période, il y avait Marie. Elle, c'était ma bête noire... Il reste quelques coups de gueule à son sujet qui flottent dans les limbes d'internet, donc inutile d'en reparler, je ne suis là que pour évoquer les choses agréables.
L'équipe des acheteurs du départ n'a donc pas durée très longtemps. Après deux ans, j'étais la plus ancienne, (puisque Prunelle est le chef, il est plus acheteur, on l'a déjà dit!). Il y en a quelques uns qui ont fait des passages éclairs, et d'autres qui sont restés.


Le remplaçant de M. (appelons le Prof, ça lui va relativement bien, même s'il ne veut décidément pas laisser pousser sa barbe) est toujours là. C'est un champion en histoire et en religion! Il semble qu'aucune église d'Europe ne lui est inconnue. Par contre,il n'est absolument pas physionomiste! Ancien prof de néerlandais, on l'a débauché autour d'un repas car on adorait sa présence en tant que client et qu'on savait qu'il n'avait pas d'emploi à ce moment-là. Ce sont ajoutés Mistinguette (eh oui, j'opte définitivement pour les surnoms histoire de ne vexer personne au cas où on me lirait), Papillon et Bonobo. Hihihi, je ne suis pas certaine qu'ils seraient d'accord pour leur surnom, mais je trouve que ça leur va bien!


Mistinguette a d'abord été engagée pour faire la caisse, mais les caissières de l'époque, quoi que très très rigolotes, étaient difficiles à supporter à plein temps, et elle a demandé à rejoindre notre comptoir où, bien malgré elle, on l'a collée aux achats et pas seulement au tri comme elle l'espérait. Elle est très sympa avec les gens qu'elle aime, mais elle peut être terriblement froide si elle vous a en grippe. Jusqu'à présent, elle me supporte, c'est cool, j'préfère... Et pas seulement parce qu'elle serait désagréable dans le cas contraire, non non non, juste parce que je l'apprécie réellement!


Papillon doit son surnom au fait que, quand un mec qui lui plaît passe dans le magasin, on n'a plus l'impression de voir un trentenaire barbu mais une ado qui flotte sur un nuage. J'adore! Généralement, il me parle d'auteurs, de films ou de musiques que je ne connais pas ou très peu (la philo et la littérature, c'est pas trop mon truc...). Quand ce n'est pas le cas, il parle de ses amours et de ses dernières soirées "bufta bufta" comme on les appelle entre nous, et sans omettre aucun détail s'il vous plaît!


Bonobo, c'est un artiste. Il fait de la musique. Tatouage et piercing. Selon moi, il a d'excellent goûts musicaux! Et puis il sort, il voyage, et tchate, il rencontre, il profite, il s'amuse...


Et enfin, chez les acheteurs, il y a moi. Impossible de dresser un portrait des autres sans me décrire aussi! En essayant d'être la plus honnête possible, promis. Je me suis très vite bien entendue avec Prunelle et j'adore le boulot, donc ça aide à bien travailler. Visiblement, les patrons ont toujours été content de moi. Je ne les ai jamais entendu dire le contraire en tout cas, et c'est parce qu'ils étaient contents que j'ai eu droit à mon horaire sur mesure. Pourtant, j'ai eu des coups de gueule, des coups de blues, j'ai beau être d'une humeur relativement constante, en dix ans, on a des hauts et des bas! J'essaye de ne faire chier personne, mais je ne me lie pas d'amitié non plus (ce problème relationnel dont j'ai parlé la dernière fois...). A l'heure actuelle, j'aime tout ceux avec qui je travaille (et je ne parle pas seulement des acheteurs, il y a aussi tous les autres), et, même s'ils n'en ont pas forcément conscience, je tiens vraiment à eux, je les adore, ils sont ma deuxième famille, quels que soient leurs défauts et leurs qualités, je les aime tels qu'ils sont! On me reproche souvent ma franchise (ce blog ne va rien arranger), mais j'y tiens! Je dois pourtant avouer que je ne sais pas vraiment m'y prendre. Plus d'une engueulade aurait pu être évitée si j'avais pris mon mal en patience... Un peu trop impulsive peut-être... Puis j'aime pas trop le changement. Au bout de dix ans, on se sent en confiance, à sa place, et il est difficile de se dire qu'au fond, on ne reste qu'un numéro et qu'on ne maîtrise absolument rien... J'adore ce boulot, je ferais n'importe quoi pour que ce magasin fonctionne, mais je ne suis qu'une employée qui, au fond, à juste le droit de la fermer. Pas toujours facile, mais jusqu'ici, c'est passé...
Je reste la plupart du temps au comptoir pour accueillir les clients, et mes rayons sont donc à proximité. L'informatique, la médecine, les partitions, la science fiction, la notation des grands formats, répondre aux mails et m'occuper de la page Fb et de Twitter. C'est facile, peut-être un peu trop, mais j'adore ça et ça me permet de garder les achats de livres comme activité principale!

Voilà pour l'équipe des acheteurs. Deux gonzesses et trois pédés, une team de choc!!! Prunelle est hétéro, mais il n'est plus acheteur... Tous des grandes gueules, obligé pour faire ce boulot (on donne de l'argent, donc faut avoir du répondant histoire de pas se faire arnaquer!).
Eviter d'emmener vos enfants si vous venez nous voir: nos conversations sont généralement interdites aux moins de 18 ans...

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